23
Ashlyn planait dans un royaume peuplé d’ombres, avec pour toute compagnie cette voix qu’elle avait entendue dans la prison de Budapest. Celle d’une étrange déesse qui léchait avec application une sucette, en arborant un air blasé.
— Je suis revenue…
L’apparition pouffa.
— Inutile d’exprimer ta joie, je sens ton amour pour moi. Alors, tu as réfléchi à ce que je t’ai dit à propos des contes de fées ? Je n’ai pas beaucoup de temps à te consacrer, je voudrais régler ça rapidement.
Ashlyn aurait voulu lui répondre que oui, mais elle ne parvint pas à articuler un mot.
— Parfait, j’en suis ravie, reprit la déesse.
Donc, elle l’entendait tout de même. Il suffisait de s’adresser mentalement à elle.
Pour délivrer Maddox de sa malédiction, je dois accepter un sacrifice.
— Bravo ! Vous êtes l’heureuse gagnante de notre concours. Et que dois-tu sacrifier, ma chérie ?
Je n’en sais rien.
Elle avait une vague idée, mais qu’elle préférait ne pas envisager. Elle tenta de changer de conversation.
Comment vous appelez-vous ?
— Je m’appelle… Anya.
Anya. C’était un joli nom. Mais l’entité avait marqué un temps d’hésitation, comme si elle n’était pas très sûre de ce qu’elle devait répondre.
Ashlyn fouilla dans sa mémoire pour chercher une déesse prénommée Anya, ou quelque chose d’approchant.
Êtes-vous… ?
— Nous parlions de sacrifice, coupa Anya. Concentre-toi un peu. Je n’ai pas pris le risque de désobéir pour perdre mon temps avec une petite curieuse. Je t’ai posé une question, j’attends ta réponse.
Se concentrer sur l’idée de sacrifice, d’accord, mais ce n’était pas facile quand on avait le cerveau en compote. Tout ce qu’elle savait, c’était que la vie ne valait pas d’être vécue sans Maddox, mais qu’elle était prête à l’abandonner si c’était le prix à payer pour le sauver.
— C’est mieux, ça, commenta Anya, qui avait lu dans ses pensées. Mais tu ne vois pas assez grand. Allez… Ne me dis pas que tu n’as pas retenu la leçon la plus importante de ces contes qui te plaisaient tant ? Je t’offre une occasion de prouver que ton salaud de patron t’a au moins enseigné le sens des valeurs.
Valeurs. Le mot la heurta comme une gifle et elle comprit. Son sang se glaça dans ses veines. Une vie en valait une autre. Pour une vie, il fallait donner une vie.
— Voilà. Je savais bien que tu trouverais. Donc, c’est ta vie en échange de la sienne, ma chérie. Tu te sens de taille ?
Pour Maddox ? Oui, elle se sentait de taille. Elle était prête à aller jusqu’à la mort. Le sauver lui paraissait plus important que le garder.
— Bravo ! s’exclama Anya en applaudissant. On peut commencer, maintenant. Réveille-toi, il a besoin de toi.
L’image de Maddox lui apparut et elle eut la sensation que ses mains se posaient sur elle, lui insufflant sa force. Puis ce fut une présence… Une chaleur se répandit dans tout son corps, libérant ses poumons, soulageant les muscles endoloris de sa cage thoracique.
Elle fit un effort pour ouvrir les yeux.
Il était là, penché sur elle. Il paraissait épuisé, mais il souriait.
Ce sourire radieux la fit douter. Était-elle vraiment prête à le perdre ?
Trois jours plus tard, elle avait suffisamment récupéré pour quitter l’hôpital. Maddox la porta jusqu’au château, sans un mot, et fila droit à sa chambre sitôt arrivé. Ils croisèrent des guerriers dans le couloir. Certains paraissaient tristes, d’autres mécontents, mais ils la saluèrent tous d’un signe de tête, comme s’ils s’étaient résignés à sa présence.
Dès qu’il eut refermé la porte de sa chambre derrière eux, Maddox la posa lentement à terre et la lâcha.
— Tu sais quelque chose à propos des quatre femmes ? demanda-t-elle en restant tout contre lui.
Il ne manifestait pas l’intention de la prendre dans ses bras, mais elle était enveloppée par sa chaleur et cela lui suffisait.
— Trois d’entre elles sont parties. Il ne reste que Danika, laquelle est en train de rendre Reyes complètement dingue. Elle ne cesse de l’insulter.
Il la fixa intensément.
— Comment te sens-tu ? demanda-t-il.
— Très bien, répondit-elle.
Elle ne mentait pas. Elle toussait encore un peu et se sentait encore légèrement prise au niveau des poumons, mais elle était quasiment guérie. Ce qui signifiait que le moment fatidique approchait.
Il a besoin de toi, avait dit la déesse.
Elle n’avait pas l’intention de parler d’Anya à Maddox. Elle préférait éviter qu’il ne lui pose certaines questions. Elle savait ce qu’elle avait à faire pour le délivrer de sa malédiction et elle le ferait, quoi qu’il lui en coûte. Elle ne voulait pas qu’il tente de la convaincre de renoncer. Elle ne voulait pas avoir envie de renoncer.
Je partirai sans lui dire adieu.
Elle sentit qu’elle était sur le point de se mettre à pleurer et se força à sourire. Elle sauverait son prince. Pas tout de suite… Elle passerait avec lui le reste de la journée, à lui parler, à le caresser.
— Je te désire, murmura-t-elle. Si tu savais comme je te désire…
— Moi aussi je te désire, dit-il avec un éclat malicieux dans ses prunelles mauves. J’ai l’impression que ça fait une éternité que nous n’avons pas fait l’amour.
Mais ils restèrent là, à se regarder, sans bouger.
— Je voudrais savoir si…
Elle se mordit la lèvre et baissa le nez vers ses bottes. Il était temps de le lui avouer.
— Je suis amoureuse de toi, dit-elle dans un souffle.
Il eut l’air surpris, pour ne pas dire choqué, et ne répondit rien.
— Je sais qu’il est un peu tôt pour de telles déclarations, s’empressa-t-elle d’ajouter. De plus, nous sommes très différents et j’ai fait beaucoup de dégâts en débarquant dans ta vie. Mais je t’aime, je n’y peux rien.
Il bougea lentement sa main et lui prit la joue pour l’obliger à lever les yeux vers lui. Son visage rayonnait maintenant de tendresse.
— Je t’aime aussi. Terriblement. Je suis un être passionné, traversé d’émotions violentes, mais je ne veux pas que tu aies peur de moi. Il m’est impossible de te faire du mal. Impossible.
Elle se sentit emplie d’une joie intense, tellement intense qu’elle n’aurait jamais cru cela possible. Des larmes lui piquèrent les yeux. Elle se laissa aller contre son torse : elle avait besoin de lui plus que jamais. Il baissa lentement la tête vers elle, sans la quitter du regard. Leurs lèvres s’effleurèrent en un baiser tendre et chargé d’amour.
Puis il introduisit sa langue dans sa bouche et l’embrassa, encore et encore, comme si ça ne devait jamais s’arrêter. Elle sentait sa joie, son désir, et elle aussi était pleine de joie et de désir.
— Tu es si belle…, murmura-t-il.
— Je t’aime.
— Je t’aime, j’ai besoin de toi.
Il lui ôta ses vêtements, petit à petit, pendant qu’elle lui ôtait les siens, et chaque parcelle de peau qu’elle découvrait était comme une victoire. Il était si grand et si fort… Si musclé. Il était à elle. Et elle, elle était fière de caresser son corps magnifique, de le goûter, de songer qu’elle avait su amadouer ce féroce guerrier.
Depuis qu’il lui avait avoué son amour, elle se sentait incroyablement apaisée. Ce château était sa maison. L’unique véritable foyer qu’elle ait jamais eu. Et c’était un homme habité par un démon qui le lui offrait, un homme qui la débarrassait pour toujours de ses mauvais souvenirs l’enfermement, le bruit, la solitude, la trahison.
— Je vais te vénérer comme tu le mérites, murmura-t-il. Avec mes mains et ma bouche, ajouta-t-il en se laissant tomber à genoux.
— Non, protesta-t-elle en l’obligeant à se relever.
Il fronça les sourcils.
— C’est à moi de te vénérer, à présent.
Et elle s’agenouilla devant lui pour prendre dans sa bouche sa verge chaude et dure qu’elle avala entièrement, jusqu’à la sentir au fond de sa gorge. Elle savait comment procéder, pour avoir entendu des femmes en parler avec force détails.
Il attrapa ses cheveux et gémit.
— Ashlyn…
Elle s’appliqua à faire des va-et-vient, s’attardant sur l’extrémité qu’elle caressait de sa langue, avant de repartir vers la base. Elle eut la surprise de découvrir que c’était très agréable pour elle aussi. Très agréable de lui donner du plaisir. Elle dut reconnaître que ça l’excitait terriblement.
À présent, il poussait dans sa bouche, de plus en plus vite. Elle accepta son allure, accepta toute la longueur de son sexe, tout ce qu’il avait à lui donner. Elle le voulait.
— Ashlyn, Ashlyn…
Il lâcha sa semence avec un long gémissement.
Elle but tout. Jusqu’à la dernière goutte. Quand ce fut terminé, elle se redressa. Il avait les paupières mi-closes, la lèvre inférieure enflée, comme s’il l’avait mordue pour ne pas hurler de plaisir. Le visage du démon était superposé au sien, et elle put voir l’homme et la bête la contempler tous deux avec un amour infini.
Elle sut qu’il n’aurait pas hésité une seconde à mourir pour elle si cela avait été nécessaire.
Moi aussi je peux mourir pour lui.
— Je ne veux pas que tu t’allonges sur le lit, dit-il d’une voix rauque.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Je dis que je veux te posséder debout, contre le mur, lentement, aller si profondément en toi que nous ne formerons plus qu’un seul corps.
Il la rendait folle, à lui parler comme ça. Elle se liquéfiait. Elle s’agrippa à son cou.
Ses lèvres se posèrent sur les siennes et il la rassasia d’un baiser lent et doux, bien que chargé de passion. Il la fit reculer pas à pas contre le mur. Elle poussa un petit cri quand son dos se colla à la pierre froide.
Il continua à l’embrasser, tout en lui pétrissant les seins. Elle ne tarda pas à haleter, à gémir, à le supplier.
— Ne t’inquiète pas, dit-il. Tu auras ce que tu veux.
Si ça pouvait durer toujours…
— Je t’aime… Je t’aime tant.
Il la souleva et la coinça contre le mur, avec ses hanches, sans la pénétrer, puis il fit passer ses jambes autour de sa taille. Elle l’enserra, mais il lui écarta les cuisses. L’air glacé lui fit l’effet d’un baiser au plus intime d’elle-même.
Deux doigts glissèrent le long de son ventre pour aller jouer avec la touffe de son pubis. Les yeux fermés, elle tenta de se cambrer pour conduire ses doigts à l’intérieur.
Elle l’avait toujours désiré, mais ce qu’elle ressentait en ce moment était au-delà du désir, au-delà du sexe, au-delà du plaisir : elle se sentait portée par le destin, leurs âmes se mêlaient.
— Caresse-moi, Maddox…
— Je te caresse, mon amour.
— Plus loin, plus profond…
— Comme ça ?
Ses doigts s’enfoncèrent et s’arrêtèrent à mi-chemin de son vagin détrempé.
— Encore…
— Comme ça ? dit-il en avançant de quelques centimètres.
— Encore plus… Je t’en supplie.
Il lui prit le menton de sa main libre et lui inclina la tête pour qu’elle plonge ses yeux dans les siens.
— Tu n’as pas besoin de me supplier, Ashlyn. Je n’aspire qu’à te donner du plaisir.
Et les deux doigts prirent tout à fait leur place. Enfin.
Elle se cambra, tandis qu’il allait et venait, tout en caressant son clitoris de son pouce.
— Oui !
C’était exactement ça. Absolument parfait.
— Oui ! Oui !
Un troisième doigt vint rejoindre les deux premiers, décuplant la sensation qui la transportait.
— Oui, comme ça, murmura-t-elle encore dans un souffle.
C’était trop. Pas assez. Il accélérait. S’attardait. Accélérait. Elle se cambra, pour guider ses doigts, coulisser autour d’eux.
— Je veux… Je veux jouir maintenant.
— Je veux te sentir.
Il la pénétra. Sans prévenir. Sa verge avait remplacé les doigts. Il la remplissait, la complétait.
Elle haletait, elle gémissait, elle était en feu.
Maintenant que j’ai vécu ce moment, avec cet homme, je n’ai plus rien à regretter :
— Je t’aime, gémit-il contre sa bouche.
— Je t’aime, je t’aime, je t’aime, chantonna-t-elle en rythme.
Il se frottait contre sa gorge, comme s’il voulait avaler ses mots, tout en continuant à pousser en elle, sans s’emporter.
— Je n’ai jamais ressenti une chose pareille…, dit-il. Je voudrais que ça ne finisse pas.
Elle aussi aurait voulu que ça ne finisse jamais, garder pour toujours cette vibration de tout son être, comme si chacune de ses cellules participait à l’action.
— C’est si bon…, gémit-elle.
— Mon cœur est à toi pour toujours.
Il poussa une dernière fois, loin, si loin qu’elle eut l’impression qu’il possédait chaque centimètre de son corps, tout en atteignant le point précis où elle l’attendait. L’orgasme la secoua par vagues. Elle cria son nom en se serrant contre lui.
— Tu m’appartiens, murmura-t-il en posant un baiser sur ses lèvres.
— Je t’appartiens.
À jamais.
Il la porta jusqu’au lit et l’allongea doucement, puis s’installa près d’elle, l’enveloppant de sa tendresse. Ils demeurèrent silencieux un long moment, rassasiés, apaisés. Encore un peu de temps… Laissez-moi encore un peu de temps avec lui…
— Tu m’as manqué, dit-il enfin.
— Tu m’as manqué aussi, plus que je ne pourrais le dire, répondit-elle en enroulant ses jambes autour des siennes. Que s’est-il passé, pendant mon absence ?
— Nous avons enfermé Aeron dans le donjon, expliqua-t-il en dessinant d’un doigt nonchalant un cercle sur son dos. Reyes est déchiré entre le désir de courtiser Danika et celui de s’éloigner d’elle. Quant à elle, il a fallu la boucler dans une chambre pour l’empêcher de s’enfuir. Torin a été blessé, mais il s’en remet. Sabin et ses hommes se sont installés au château. Nous avons conclu une trêve.
Apparemment, il y avait eu du mouvement.
— Ça ne me plaît pas, que Danika soit enfermée.
— C’est pour son bien, ma beauté, crois-moi.
Elle soupira.
— Je te crois.
— Ashlyn…
Sa voix avait changé. Il paraissait tendu.
— Les chasseurs… J’ai besoin de savoir ce qu’ils t’ont fait.
— Rien, je te le jure, assura-t-elle. Mais j’ai quelque chose à t’avouer à leur sujet.
Je t’en prie, ne cesse pas de m’aimer.
— C’est moi qui les ai conduits jusqu’ici. Je ne voulais pas. Je t’assure. Ils m’ont piégée et…
— Je le sais, ma beauté, je le sais.
Elle soupira de soulagement. Il lui pardonnait une faute pour laquelle il l’aurait probablement tuée quelques jours plus tôt. Il l’aimait, pas de doute… Elle le serra plus fort.
— Avant de mourir, le directeur de l’institut m’a appris qu’il recherchait la boîte de Pandore pour y faire enfermer de nouveau vos démons.
— Nous le savons déjà, dit-il en bâillant.
Il eut un sourire paisible.
— Je devrais remercier les dieux de t’avoir épargnée, mais j’avoue que je ne m’en sens pas la force. J’ai besoin de me reposer avant de les approcher.
— Dors, je veux que tu sois en pleine forme, dit-elle d’une voix rauque.
Il ne put s’empêcher de rire.
— Vos désirs sont des ordres, madame.